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Un virus personnalisé


17 novembre 2019.

Dans la ville de Wuhan, en Chine centrale, un patient est hospitalisé pour les symptômes d’une maladie encore inconnue aux allures de grippe inoffensive (toussotements, fièvre, fatigue). Cette maladie sera plus tard nommée “coronavirus 2019” (ou “COVID-19”) et se révèlera être aussi contagieuse qu’extrêmement dangereuse. S’attaquant aux voies respiratoires, elle ne prive les plus chanceux que de leurs sens du goût et de l'odorat tandis que d’autres s’en tirent avec des séquelles pulmonaires lourdes et irréversibles. Beaucoup ne s’en sortent pas.



21 janvier 2020.

Les États-Unis reportent un tout premier cas de coronavirus sur leur sol, neuf jours avant que l'OMS (Organisation mondiale de la santé) ne déclare l’état d'urgence sanitaire mondiale. S’ensuit alors une vague spectaculaire de propagation qui à ce jour est recensée au nombre de 10,192,000. Un nombre qui inclut le président Trump lui-même. La nouvelle de sa contamination, le 2 octobre 2020, puis celle de sa guérison express une maigre poignée de jours plus tard seront des plot-twists de campagne présidentielle extrêmement médiatisés.



(Crédit : New-York Times)


“J’ai vaincu ce virus chinois horrible et fou.” - Donald Trump au micro de Fox News.


Il est intéressant de constater qu’aucune des appellations officielles et courantes (“coronavirus” ou “COVID-19”) ne seront employées. Le président préfèrera baptiser la maladie du terme “virus chinois”. C’est un nom qu’il emploiera fréquemment, autant dans ses allocutions que dans ses entrevues ou même dans ses tweets, comme pour en souligner l’origine.



Pour Kate Yin*, avocate new-yorkaise et sino-taïwannaise de 39 ans, cet acharnement est aussi injustifié qu’ouvertement raciste.



“Si l’on regarde cela avec une autre perspective, les maladies et virus ne sont pas nommés selon les pays. C’est seulement avec ce président et cette administration que l’on va appeler une maladie selon une culture et son pays d’origine. Nous ne penserions pas à nommer un virus venant d’Israël ou d’Europe, ou nommer un virus français ‘le virus français’, par exemple. On ne penserait pas à agir ainsi envers un pays dont la majorité de la population est blanche.” - Kate Yin.


La question est donc en droit d’être posée : en dépit du nom officiel donné par les autorités scientifiques, pourquoi ramener continuellement ce virus à son origine chinoise ? Quelle en est la véritable raison ?



Selon Frédéric Lasserre, directeur du Centre Québécois d’Études géopolitiques de l’Université Laval, ce terme serait utilisé en réponse directe à l’instrumentalisation du virus faite par le gouvernement chinois.



“La chicane entre les US et la Chine est devenue un enjeu public de relation internationale, de soft power.” - Frédéric Lasserre.




Vincent Raynauld, professeur agrégé au département de communication de l’Université Emerson, à Boston, ajoute une seconde hypothèse : celle du “branding”, une méthode de communication visant à donner une image à un concept pour mieux l’appréhender.



Donald Trump a toujours eu une approche très populiste, se présentant en leader charismatique auprès du peuple qu’il affirme protéger des éventuelles menaces extérieures. Il s'est également cultivé une image d’outsider politique. La menace de la COVID a mis du temps à être appréhendée par son administration, cependant. Tantôt prise à la légère (“ce n’est qu’une grippe”) ou remise en cause (“c’est un ‘hoax’”), son retard de réaction adéquate a causé du tort à son image ainsi qu’à sa course à la réélection.



Lorsque la courbe des décès a commencé à dangereusement monter, hissant le territoire américain au premier rang mondial des pays les plus contaminés, il lui a donc fallu rapidement trouver une solution. Et cette solution a été de personnaliser le virus auprès de la population américaine en le rattachant ses origines (ce qui a conforté ses supporters anti-migration et anti-internationalisme). Ainsi était trouvé le parfait bouc-émissaire lui permettant de se dédouaner auprès du peuple censé le réélire.



“Donald Trump est l'un des premiers présidents à dire : 'C'est pas de ma faute !'” - Vincent Raynauld.




Une troisième raison serait celle de la vengeance pure et simple. Et à ce sujet, le président Trump lui-même ne s'en cache pas.



Interrogé courant mars 2020 sur son usage répété du terme “virus chinois”, il affirmera dans un premier temps qu’aucune intention mauvaise ne se cachait derrière, juste un souci de précision. Le virus vient de Chine alors le virus sera nommé comme tel. Rien de plus, rien de moins. Mais sous l’insistance des questions des journalistes, il finira par dévoiler des motivations plus hostiles.



“La Chine a fait circuler l’information fausse selon laquelle nos troupes leur auraient transmis [le virus]. Et au lieu d’entrer en conflit, j’ai dit qu’il me fallait l’appeler par son origine. Et il vient de Chine.” - Donald Trump faisant référence aux allégations lancées courant mars sur Twitter par le porte-parole du Ministère des Affaires Étrangères, Zhao Lijian.


“Rt: Je pense vraiment que la COVID-19 a été présente en Amérique depuis un bout de temps. Vous vous rappelez comme tout le monde était malade pendant les vacances/début janvier ? Et comme tout le monde disait avoir eu la "grippe" et que le vaccin contre la grippe "ne fonctionnait pas" ? (Crédit : Twitter)


Loin de Donald Trump la volonté d’encourager une spirale xénophobe au niveau national, cependant. Il niera ces accusations de racisme en affirmant avoir “beaucoup d’amour pour tous les peuples” mais, du reste, campera fermement sur des positions.



“Ça ne passera pas, pas tant que je serai président. [Ce virus] vient de Chine.” - Donald Trump.



Selon Kate Yin, cependant, aussi factuelle que soit cette expression, elle n’en ternit pas moins l’image de la communauté asiatique américaine. Dès que des appellations discriminatoires sont prononcées dans l'espace public, même si cela ne se déroule que sur les réseaux sociaux, une montée des attaques anti-asiatiques est à prévoir.



Plusieurs études retracent le rapprochement entre le virus et ses origines dans les discours médiatiques et politiques. (Crédit : Health Education & Behavior)



Cette étude prouve également que le biais des Américains envers les Asiatiques Américains a été en “net déclin de 2007 jusqu’à début 2020” et que la courbe a basculé puis recommencé “à augmenter le 8 mars, à la suite du langage stigmatisant des médias conservateurs”.



En effet, la dernière fois que Kate se souvient avoir été victime d’un acte de racisme avant l'année 2020 remonte à ses 16 ans. Elle était installée dans un bus et un inconnu est venu l’insulter du mot en c. Des années 60 aux années 90, ce type d’insultes raciales était extrêmement répandu dans les rues. Mais depuis 1995, Kate atteste que les choses se sont considérablement calmées.



Et puis l'année 2020 est arrivée et avec elle, la pandémie et ses surnoms (“virus chinois” et “virus kung-flu”) prononcés de la bouche du président Trump lui-même. Pour Kate, ce ne sont jamais que de simples mots mais plutôt une invitation implicite et réelle à la violence. L’augmentation drastique des crimes haineux commis envers la communauté asiatique américaine depuis le début de la pandémie en témoigne.



Dès la fin du mois de mars 2020, on pouvait dénombrer cent attaques xénophobes par jour contre la communauté asiatique américaine. (Crédit : The Hill) 


Li Qianyang, 48 ans, a été poignardé 13 fois par un inconnu dans le quartier de Brooklyn, le 8 mars 2020. (Crédit : NextShark)


Un homme attaque au couteau une famille asiatique dans un centre commercial texan et en poignarde trois membres, dont deux enfants de respectivement 2 et 6 ans. En guise de motif, il dira au FBI avoir pensé qu'ils étaient chinois et qu'ils infectaient les clients du supermarché avec le coronavirus. (Crédit : Fox News.)


Un adolescent asiatique américain de 16 ans a été attaqué par ses camarades de lycée l'accusant d'avoir le coronavirus. (Crédit : CBS News.)


“Il est intéressant de constater que les personnes attaquées ne sont pas nécessairement chinoises mais toutes sont américaines d’origine asiatique. Les crimes haineux anti-asiatiques augmentent énormément car nous sommes identifiables physiquement lorsque nous marchons dans la rue. Les gens ne se posent pas la question de savoir de quel pays exactement nous venons ; ils nous voient tous pareils.” - Kate Yin.


Dans ces attaques haineuses, il est important de noter que les femmes asiatiques américaines sont les plus touchées. À l’aube des premières grandes mesures sanitaires, elles étaient déjà les premières cibles d’actes violents à l’encontre de la communauté asiatique dans les lieux publics.



Le 4 février, une femme chinoise est attaquée à New-York pour avoir porté un masque dans le métro. (Crédit : Twitter)


Le 10 mars, une jeune coréenne est agressée d'un coup de poing au visage pour ne pas avoir porté de masque. (Crédit : Metro)


“En tant que femme asiatique, tu as l’impression qu’il n’y a aucun moyen pour toi de te sentir en sécurité dehors parce qu’il n’y a rien que tu puisses faire. Si tu portes un masque, tu es attaquée. Si tu n’en portes pas, tu es aussi attaquée. Il est donc très clair que la raison pour laquelle tu es finalement attaquée n’est qu’en raison du fait d’être une femme asiatique.” - Kate Yin.


→ Suite : Face à cette montée en violence, une mobilisation s'organise au sein de la communauté asiatique américaine.


*Pour protéger l'identité de l'intervenante, ses nom et prénom ont été changés.

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